samedi 27 août 2016

«Daesh et sa force de frappe, c'est assez flippant...»














Comment Daesh s'appuie
sur un imaginaire
largement répandu
dans les communautés
musulmanes.
Un petit témoignage (1) 
valant parfois mieux 
qu'un long discours,
retenons ici celui d'un Nantais.
Simple quidam, sans doute.
Mais brillamment clairvoyant.




«Daesh et sa force de frappe, c'est assez flippant...

J'ai téléchargé et lu le dernier numéro de la revue du dénommé "Etat islamique" (Dar al islam n° 10), et je partage rapidement quelques impressions. 
La revue est élaborée selon les canons de la mise en page avec, malheureusement, un design qui accroche bien l'oeil, surtout pour un public jeune habitué à certains personnages guerriers.

Aussi, force est de constater que cette revue est loin d'être écrite par des rigolos: dans un français parfait avec juste ce qu'il faut de langage familier, les rédacteurs exploitent un univers de sens parfaitement connu des musulmans, en tout cas tel que diffusé par les leaders religieux. 
Toutes les dernières informations françaises sont connues et maîtrisées: les débats sur le terrorisme, les prises de positions des politiques et des responsables musulmans, et j'en passe.

Dans la revue, les rédacteurs mettent au défi ouvertement les autorités musulmanes françaises, qualifiées en gros de larbins incultes, d'invalider les arguments de l'Etat islamique, avec une rhétorique très claire et des sources juridiques musulmanes complètement traçables. 
Je passerai sur toute la mise en scène du martyre, l'instrumentalisation de faits historiques connus, de l'histoire des premiers musulmans, etc.: ce serait assez indécent.

Franchement, je dois avouer que ce dernier numéro me laisse un goût amer: lorsque j'étais jeune militant islamiste, je reprenais à peu près la même rhétorique eschatologique et millénariste (pour ceux qui ne connaissent pas ces mots prière d'aller chercher dans le dictionnaire) pour désigner les nations qui s'en prenaient à la "communauté musulmane" et qui périront de la main de Dieu via la mains des pieux guerriers musulmans.

Au cours des années 1990, dans des cercles d'études j'assistais à des discussions où l'on validait la notion d'"opérations martyres" en Israël, en considérant que non seulement c'était l'arme du pauvre face au géant militaire, mais que ces opérations avaient des bases juridiques musulmanes parfaitement légales et des textes parfaitement clairs. 
Je me souviens de personnes, dans ces cercles, qui faisaient l'apologie des opérations suicides et des meurtres de civils en Russie commis par les résistants Tchétchènes. 
Ces mêmes personnes, après avoir conforté le départ de jeunes en Bosnie pour faire de l'humanitaire, durant l'invasion serbe dans les années 1990, seront pris au dépourvu quand ces jeunes formeront le fameux gang de Roubaix et qu'ils retourneront les arguments contre ces "responsables musulmans qui disent mais qui ne font pas".

Oui, c'est dur à dire mais quand je lis dans ce magazine de Daesh les fameux vers de poésie attribués au compagnon Abdallah ibn Rawâhah... 
"J'ai juré, Ô mon âme, que je t'amènerai au combat, même si je vois ta répugnance à y aller.
Si tu n'es pas tuée au combat, tu mourras bien un jour...".
Eh, bien! Quand je lis ces vers aujourd'hui, je me remémore avec des frissons de remords tous ces moments où moi-même, dans ma vingtaine, je les chantais à tue-tête en écoutant une cassette audio de Abu Ratib (les anciens comprendront) en me réjouissant de l'odeur de la mort...

C'est pour cela que je combattrai cette idéologie mortifère, mais je mettrai dans le même temps au pied du mur ceux qui prétendent combattre Daesh tout en demeurant, finalement, dans le même univers de sens et la même sémantique.» (1)


Omero Marongiu-Perria


(1) Merci à Omero Marongiu-Perria d'avoir produit ce témoignage. Merci aussi à Michaël Privotislamologue bien connu de l'Université de Liège (ULg), de nous l'avoir fait découvrir.   




dimanche 21 août 2016

Faire de nos âmes divisées une âme entière...



















«Où trouver l'air                        
qui fera                          
de l'homme obscur                            
un homme lumière                              
et de nos âmes divisées                                
une âme entière?»                                  
Se demande Michel Jonasz (1).                                    
En question subsidiaire                                      
de son interrogation principale:                                        
«Où est la source?» (2)                                           





          









«Des sentiers bleus de lavande
          jusque sous les pins des Landes,
          où le vent m'a caressé,
          j'ai cherché.

        Le long de l'Hérault tranquille,
        dans les rues grises des grandes villes,
         sous la voûte céleste étoilée,
         j'ai cherché.

        Aux merveilleuses fins d'automne,
        quand la couleur des feuilles donne
        aux arbres leur merveilleuse clarté,
        j'ai cherché.

       Terre humide sous mes épaules,
       à l'ombre des larmes d'un saule,
       sur l'herbe tendre allongé,
       j'ai cherché.

      Les jours passés me reviennent,
      parfum d'une forêt vosgienne,
      rivière où j'allais pêcher,
      j'ai cherché.

     C'est ma soeur âme, ma frangine:
     la neige, oh! la neige divine,
     chantait sous mes pas d'écolier,
     j'ai cherché.

    Hier enfant dans ma chambre,
    à l'aurore aux couleurs d'ambre,
    pressentant le grand mystère,
    j'ai cherché.

   Plus tard aux premières conquêtes,
   à l'heure des premiers baisers,
   si troublante qu'il ne m'en reste
   rien d'autre que le besoin d'aimer.
   Quand tout le reste s'arrête,
   j'ai cherché.

  Où est la source?
  C'est une étoile sous la mer.
  C'est la Grande Ourse.
  Un voilier blanc sous l'azur
  qui poursuit sa course.
  Où est l'eau pure?

 Où trouver l'air
 qui fera de l'homme obscur
 un homme lumière,
 de nos âmes divisées
 une âme entière?
 Où est l'eau qui désaltère?

Dans la garrigue en Provence,
en Inde sous le ciel immense,
au soleil de février,
j'ai cherché.

La nuit langoureuse lascive,
enveloppant toute âme qui vive
d'une éternelle infinité,
j'ai cherché.

La nuit lumière indicible,
où l'on perçoit l'invisible,
où se dévoile enfin
l'éternité.

Dans les rêves où tout arrive,
où l'on peut voir l'autre rive
et s'envoler de l'autre côté,
j'ai cherché.

Terre humide après l'averse,
par les chemins de traverse,
au cœur des vastes Cévennes,
en été.

Respirant aux heures propices
le souffle des muses inspiratrices,
dans mes chansons sur la scène,
j'ai cherché.

Le berceau originel,
le foyer universel,
partout sur la Terre,
j'ai cherché.

Et c'est ma dernière conquête,
c'est mon ultime volonté,
dans mon corps et dans ma tête,
rien d'autre
que le besoin d'aimer,
dans l'infini bonheur d'être,
j'ai cherché.

Où est la source?
C'est une étoile sous la mer.
C'est la Grande Ourse.
Un voilier blanc sous l'azur
qui poursuit sa course.
Où est l'eau pure?
Où trouver l'air
qui fera de l'homme obscur
un homme lumière,
de nos âmes divisées
une âme entière?
Où est l'eau qui désaltère?

C'est elle en moi, ce feu qui brûle.
C'est elle, ce besoin d'aimer.
Elle en moi qui coule, et chaque cellule
contient l'infinie liberté.
C'est elle en moi, ce feu qui brûle.
C'est elle, ce besoin d'aimer.
C'est elle en moi, ce feu qui brûle.
C'est elle, ce besoin d'aimer.
» (2)


Michel Jonasz (1) 


(1) Le chanteur/compositeur français Michel Jonasz a commencé comme pianiste. Il a participé à plusieurs groupes («Kenty et les Skylarks», «Lemons») avant de fonder sa propre formation («King Set»). Il connaît alors ses premiers succès radiophoniques avec les titres «Apesanteur» et «Jezebel». Mais c'est en 1974 que sa carrière décolle réellement grâce à deux tubes: «Dites-moi» et «Super Nana». Depuis lors, le musicien a enchaîné les succès, avec des albums comme «La Nouvelle Vie», «Unis vers l’uni» et le retentissant «La Boîte de jazz», «La Fabuleuse Histoire de Mr Swing» et «Où vont les rêves?».
(2) Jonasz Michel, Où Est La Source?, Musique Des Anges, 2007.



lundi 15 août 2016

Beni. Encore et encore...



Ce samedi 13 août 2016, 
les massacres ont débuté en fin d'après-midi 
et n’ont pris fin que le lendemain, à l’aube. 
Coûtant à nouveau la vie 
à des dizaines de femmes et d'hommes. 
Dans la périphérie de Beni
à l'est de la République Démocratique du Congo, 
des assaillants armés avaient surgi 
pour tuer et incendier. 
Et les rebelles ougandais 
des Forces démocratiques alliées 
d'être pointés du doigt.
Sans surprise.
 Car l'ADF n'en est pas 
à son coup d'essai dans la région. 
On se souvient notamment de Ngadi 
(une trentaine de morts, le 15 octobre 2014). 
Et de Mavivi 
(une cinquantaine d'autres, le 21 novembre suivant).
Cette fois, des manifestations de colère ont éclaté, 

la population réclamant qu'on la protège.
Et du côté des représentants de la «société civile», 
l'heure est autant aux questions 
qu'aux revendications.
 Ils demandent en effet 
qui (1) la démission du Premier ministre 
et du ministre de la Défense 
qui (2) le départ d'un président Kabila
accusé d'incapacité, de passivité, 
voire même de complicité
En attendant, 
un deuil national de trois jours a été décrété, 
à partir de ce lundi 15 août.
Projet relationnel s'y associe.


(1) Notamment les différentes composantes de la «société civile» (appellation dont on précisera/rappellera qu'elle  n'est pas toujours appréciée au sein des mouvements sociaux africains) du Nord Kivu qui se sont réunies ce lundi 15 août 2016.
(2) La question d'une complicité des plus hautes autorités de l'Etat congolais est explicitement posée, entre autres, par le Front Citoyen de Floribert Anzuluni (voir, pour information, le communiqué ci-dessous).


Communiqué du Front Citoyen 2016


Nouveaux massacres à Beni

Le Président Kabila, 
garant de l'intégrité territoriale, 
doit démissionner ou être poursuivi pour haute trahison!!!


Le Front Citoyen 2016 est, une fois de plus, consterné par les nouveaux massacres survenus à Beni dans la nuit du samedi 13 au dimanche 14 août 2016. 
C'est le résultat d'une énième incursion des présumés rebelles ougandais de l'ADF, au quartier Rwangoma, situé à l'extrême-est de la ville martyre de Beni, dans la province du Nord Kivu.

Ces crimes odieux, qui ont coûté la vie à des dizaines de compatriotes civils, parmi lesquels des femmes, surviennent seulement deux jours après que le Chef de l'État, Joseph Kabila, ait séjourné dans cette région. 
Il a à cette occasion rencontré à Kasese en Ouganda, son homologue Yoweri Museveni, et il a affirmé avoir pris des dispositions, en coopération avec les services de renseignements de ce pays voisin, afin que la population locale ne puisse plus revivre ce cauchemar.

Le Front Citoyen 2016 condamne, encore une fois, avec la dernière énergie, ces massacres inacceptables et exprime sa profonde solidarité avec les frères de Beni, tout en les rassurant d’un soutien indéfectible. 
Le Front Citoyen 2016 leur promet qu'il ne cédera pas à un silence coupable et ne baissera pas la garde jusqu'à ce qu'une réponse juste et responsable soit apportée et que leur droit le plus fondamental, celui de vivre paisiblement dans leur pays, soit intégralement recouvré.

Par ailleurs, le Front Citoyen 2016 note avec regret que le Président Kabila et son gouvernement, ont totalement échoué à ramener la paix dans cette région depuis plus d'une année, soit par mauvaise foi, soit par faiblesse, ou encore par complicité de leurs propres services de défense et de sécurité, au profit de l'ennemi, bien que le Gouvernement, à travers le ministre de la Communication et des Médias, vient de déclarer que ces massacres seraient le fait des groupes «djihadistes radicalisés ou islamistes» tout en sollicitant la solidarité de la communauté internationale. 
Cette intervention, peu convaincante, soulève les questions suivantes... 
Pourquoi ces attaques répétitives depuis plus d’une année n’ont-elles jamais été revendiquées par l’un de ces groupes? 
Qui sont-ils? 
Que revendiquent-ils en RDC? 
Qu’en est-il du refus par le Gouvernement de l’ingérence internationale dans les affaires internes de la RDC? 
Le Front Citoyen 2016 rappelle qu’il est à ce jour clairement établi que certains officiers supérieurs au sein de la chaîne du haut-commandement militaire de l’armée congolaise, tel que le général Mundos Akili qui est nommément cité dans le dernier rapport des Nations Unies, sont directement impliqués dans ces tueries qui ont coûté la vie à des centaines de compatriotes, ce qui expliquerait l’indifférence et le silence des institutions judiciaires et politiques congolaises. 
Ainsi, le Front Citoyen 2016 ne peut plus s'empêcher de conclure que le Président Kabila, commandant suprême des Forces Armées de la RDC et garant de l’intégrité du territoire, pourrait être le véritable responsable de l'insécurité dans cette région en vue notamment de pérenniser une terreur quasi-généralisée dans plusieurs coins du pays pendant cette période cruciale où les Citoyens congolais attendent avec impatience, la fin de son régime, et l'avènement de la première alternance démocratique au sommet de l'État.

Au vu de ces nouveaux massacres, le Front Citoyen 2016 va incessamment relancer Mme Fatou Bensouda, Procureure de la Cour Pénale Internationale, afin que cette dernière ouvre une enquête conformément aux critères du statut de Rome. 
En outre, au vu de la récurrence des faits ainsi que des soupçons de complicité, le Front Citoyen 2016 estime que le Président de la République doit soit démissionner, soit être poursuivi pour haute trahison conformément aux articles 165 et 166 de la Constitution.

Le Front Citoyen 2016 invite encore une fois, le peuple congolais tout entier, en particulier celui de l'Est du pays et les compatriotes de Beni, à se soulever contre toute démarche visant à pérenniser inconstitutionnellement le pouvoir actuel, qui a complètement échoué dans sa mission de sécurisation de la population, et qui a, par sa faiblesse politique, diplomatique et militaire, humilié notre pays aux yeux de la sous-région et du monde, alors que la RDC, par sa position, est appelée à jouer un rôle déterminant dans le développement de l'Afrique.

L’Alternance doit avoir lieu en 2016 !

CONGOLAIS TELEMA!!!


Pour les Citoyens rassemblés au sein du Front Citoyen 2016,
Floribert Anzuluni, Coordonnateur,
Jean Claude Katende, Porte-parole,
Carbone Béni Wa Beya, Coordonnateur/Coordination de Kinshasa.



vendredi 5 août 2016

Réduction du travail. N'en déplaise aux Shadoks...












Pour des millions 
de personnes, 
pas de travail du tout, 
ou pas assez 
pour en vivre. 
Pour des millions 
d’autres, 
trop de pression 
Comment sortir 
Un récent livre (1)
y va de ses solutions...


Comment combattre ce chômage endémique qui ronge la dignité, 
le présent, l’avenir, l’espoir?
En facilitant les licenciements? 
En assouplissant le Code du travail? 
Non. 
Il existe une autre voie. 
S’appuyant sur une analyse très documentée, 
tournent le dos 
à ces perspectives régressives 
pour en proposer une autre: 
provoquer un choc de solidarité 
en passant à la semaine 
de quatre jours. 
Ils montrent 
comment cette mesure est capable 
de créer massivement des emplois 
sans coût supplémentaire 
pour les entreprises 
qui s’engageraient dans cette voie. 
La seule qui soit en phase 
avec ce qu’Albert Einstein prédisait 
dès les années 1930. 
Et si Einstein avait raison?... (1)



(1) Larrouturou Pierre et Méda Dominique, Einstein avait raison. Il faut réduire le temps de travail, éditions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2016.
(2) Pierre Larrouturou est ingénieur agronome et économiste. Fondateur avec Stéphane Hessel du Collectif Roosevelt, il quitte le Parti socialiste en 2013 pour créer Nouvelle Donne. Il est notamment l’auteur de La gauche n’a plus droit à l’erreur (avec Michel Rocard, Flammarion, 2013) et de Non-assistance à peuple en danger (Fayard, 2015).
(3) Dominique Méda est professeure de sociologie à l’Université Paris-Dauphine, directrice de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales et titulaire de la chaire «Reconversion écologique, travail, emploi et politiques sociales» au Collège d’études mondiales. Elle est notamment l’auteure de Réinventer le travail (avec Patricia Vendramin, Presses Universitaire de France, 2013) et de La Mystique de la croissance. Comment s’en libérer (Champs-Flammarion, 2014).


lundi 1 août 2016

Tahar Ben Jelloun. «Face à Daesh, réagissons!»










Oui à l'islam radical! 
Celui qui va à la racine.
Donc à la paix.
Celui qui se pervertit 
dans la violence
et la brutalité.
Ainsi pense
Tahar Ben Jelloun 
(1)
Qui lance
un appel déchirant
aux musulmans...
«Réagissons!»



«L’islam nous a réunis dans une même maison, une nation. 
Que nous le voulions ou non, nous appartenons tous à cet esprit supérieur qui célèbre la paix et la fraternité. 
Dans le mot "islam", il y a la racine du mot "paix". 
Cet aspect a été gommé. 
C’est violence et brutalité qui apparaissent. 

Même si c’est le fait d’un seul individu, les musulmans sont embarqués dans l’ouragan de la barbarie. 
La notion de paix est trahie, déchirée et piétinée par des individus qui prétendent appartenir à notre maison et qu’ils ont décidé de la reconstruire sur des bases d’exclusion et de fanatisme. 
Pour cela, ils ont recours à l’assassinat d’innocents. 
Aucune religion ne permet un tel détournement, une telle cruauté. 

Aujourd’hui, une ligne rouge a été dépassée: entrer dans une église, dans une petite ville de Normandie, et s’en prendre à vieil homme, un prêtre, l’égorger comme un vulgaire mouton, puis essayer la même chose avec une deuxième personne, la laisser gisant dans son sang, entre la vie et la mort, crier le nom de Daech puis mourir, c’est une déclaration d’une guerre d’un genre nouveau, une guerre de religion. 
Nous savons combien ça dure et comment ça se termine. 
Mal, très mal. 

Alors, après les massacres du 13 novembre à Paris, ensuite le massacre de Nice et d’autres crimes individuels, voilà que la communauté musulmane, vous, moi, nos enfants, nos voisins, pratiquants ou pas, croyants ou pas, sommes sommés de réagir. 
Il ne suffit pas de s’insurger verbalement, de s’indigner encore une fois et dire "ça, ce n’est pas l’islam", non, cela n’est plus suffisant et de plus en plus de gens ne nous croient pas quand on dit que l’islam est une religion de paix et de tolérance. 

Nous ne pouvons plus sauver l’islam, ou plutôt si nous voulons le rétablir dans sa vérité, dans son histoire, si nous voulons démontrer que l’islam ne consiste pas à égorger un prêtre, alors il faut sortir en masse dans les rues et s’unir autour du même message: dégageons l’islam des griffes de Daech. 
Nous avons peur parce que nous sommes en colère. 
Mais notre colère est le début d’une résistance, voire d’un changement radical de ce qu’est l’islam en Europe. 

Si l’Europe nous a accueillis, c’est parce qu’elle avait besoin de notre force de travail. 
Si la France a décidé le regroupement familial en 1975, c’est pour donner à l’immigration un visage humain. 
Alors, il faudra nous adapter aux lois et droits de la république. 
Nous devons renoncer à tous les signes provocants d’appartenance à la religion de Mahomet. 
Nous n’avons pas besoin de couvrir nos femmes comme des fantômes noirs qui font peur aux enfants dans la rue. 
Nous n’avons pas le droit d’empêcher un médecin homme d’ausculter une musulmane. 
Nous n’avons pas le droit de réclamer des piscines rien que pour des femmes. 
Nous n’avons pas le droit de laisser faire des criminels qui ont décidé que leur vie n’a plus d’importance et qu’ils l’offrent à Daech. 

D’autre part, nous devons parler, mettre en garde ceux parmi nous qui sont tentés par l’aventure criminelle de Daech. 
Ce n’est pas de la délation. 
Au contraire, c’est un acte de courage pour assurer la sécurité de tous. 
Vous savez bien que dans chaque massacre, des musulmans innocents sont parmi les victimes. 
Notre vigilance doit être tout azimut. 
Alors que les instances religieuses bougent et fassent descendre dans la rue des millions de citoyens appartenant à la maison de l’islam, qu’ils soient croyants ou pas, et qu’ils disent haut et fort que cet ennemi qui égorge un prêtre fait couler le sang de l’innocent sur le visage de l’islam. 

Si nous continuons à regarder passivement ce qui se trame devant nous, nous serons tôt ou tard complices de ces assassins. 
Nous appartenons à la même nation, ce n’est pas pour autant que nous sommes "frères". 
Mais pour le moment, pour prouver que cela vaut la peine d’appartenir à la même maison, la même nation, réagissons, sinon il ne nous restera plus qu’à faire nos valises et retourner dans le pays natal.» (2)


Tahar Ben Jelloun (1)


(1) Né à Fès en 1944, Tahar Ben Jelloun est marocain. Poète et peintre, il est surtout connu comme écrivain. Il a obtenu le prix Goncourt en 1987 pour son roman La Nuit sacrée.
(2) Ben Jelloun Tahar, Dégageons l'islam des griffes de l'EIin Le Monde du 30 juillet 2016.  



jeudi 28 juillet 2016

Abdennour Bidar. «Le cancer généralisé de l'Islam»






















Réinventons
de fond en comble
une authentique culture
spirituelle.
Tel est le mot d'ordre
de ce «philosophe de l'Islam»
qu'est Abdennour Bidar.
Car, assure-t-il,
les musulmans
sous-estiment
considérablement

dont souffre leur religion.
Et notre «méditant engagé»
de mettre chacun
devant ses responsabilités...
«Non musulmans
et musulmans ensemble,
à nous tous échoit le devoir
de lutter pour la paix.
»


«Depuis janvier 2015, une série d’actes barbares frappe notre France et nous meurtrit profondément. 
Perpétrés au nom de l’islam, ils sont aussi bien le fait d’esprits malades que l’une des expressions les plus aiguës de la crise radicale dans laquelle sombre aujourd’hui la civilisation arabomusulmane.
De là, une très grande difficulté d’analyse: quel lien entre ces cas psychiatriques isolés et l’état général d’une civilisation?

D’aucuns disent qu’il n’y en a pas.
Ils sont aveugles.
Comme je l’ai montré dans ma Lettre ouverte au monde musulman, ceux qui nous agressent aujourd’hui sont parmi les métastases les plus meurtrières d’un cancer généralisé de l’Islam –qui tue à travers ses éléments les plus pathogènes.
Chez les plus fragiles psychologiquement, comme du côté des régions du monde musulman les plus déstabilisées par les affrontements entre volontés de puissance locales et occidentales, le cancer de l’Islam trouve le terrain le plus favorable pour déchaîner son appétit de destruction.

Ne nous y trompons pas, nous recevons jusqu’ici les éclats d’une déflagration géante dont l’origine est le wahhabisme de l’Arabie saoudite.
C’est elle l’épicentre du cancer –elle qui abrite les lieux saints de La Mecque et de Médine en trahissant honteusement leur sacralité.
Égarée en effet par son obscurantisme depuis le XVIIIe siècle, cette région du monde a désormais pourri le monde musulman tout entier avec l’argent de son pétrole, qui lui a donné le moyen maléfique de contaminer et de faire dégénérer une civilisation dans le néant de son propre obscurantisme, vide de toute spiritualité digne de ce nom.

Plusieurs choses à faire face à cela, pour nous musulmans: réinventer de fond en comble une authentique culture spirituelle –de paix, de non violence, de fraternité universelle, de liberté de chaque conscience face aux dogmes, aux normes et aux mœurs de la tradition, et enfin d’égalité entre les femmes et les hommes.

Tous les musulmans qui osent dire qu’une telle culture est majoritaire en Islam sont trop optimistes.
Ils prennent leur cas pour une généralité, et ne voient pas ou sous-estiment gravement la prolifération galopante de l’intégrisme.
Cette persistance à ignorer la profondeur et l’ampleur du mal fait courir un terrible danger non seulement à leur propre liberté mais aussi au monde humain.

Trois choses à faire aussi face à ce cancer au cœur de l’Islam, pour nous français aujourd’hui...
. Déclarer la fraternité au lieu de déclarer la guerre, c’est-à-dire refuser le piège de la haine entre les identités et se solidariser dans l’affirmation de nos valeurs sans se laisser désunir par rien de ce qui nous agresse.
. Avoir le courage et la force de lutter non seulement contre la radicalisation des candidats au terrorisme mais interdire et punir sur notre territoire toute manifestation publique d’un islam intégriste, dont le critère simple est la contradiction avec notre culture –valeurs, lois, art de vivre.
. Avoir le courage enfin de ne plus entretenir de relations commerciales et diplomatiques indignes et lâches avec des États musulmans fondés sur le pouvoir d’une religion archaïque, intolérante et expansionniste –Arabie Saoudite, Iran, etc.

Ma conscience d’être humain et ma responsabilité de philosophe de l’Islam me conduisent aujourd’hui à répéter tout cela –et je le ferai encore coûte que coûte jusqu’à ce que l’Islam se régénère entièrement.
De même, autre chose que je redis inlassablement, chacun a maintenant sa responsabilité face aux tragédies et aux périls du temps présent: non musulmans et musulmans ensemble, à nous tous échoit le devoir de lutter pour la paix à toutes les échelles.
» (1)


Abdennour Bidar


(1) Communiqué d’Abdennour Bidar à l’Agence France Presse (AFP) au sujet des attentats à répétition de ce mois de juillet 2016.


mercredi 20 juillet 2016

Démocratie de façade et république désincarnée Comment la crise nourrit les extrêmes

















La «crise» économique 
n'en finit pas de s'éterniser.
Circonstance aggravante: 
elle entraîne 
de plus en plus manifestement 
dans son sillage 
déstructuration sociale, 
fractures territoriales 
et tensions en tous genres. 
Car désormais, le doute n'est plus permis...
Ce qui nous unit s’étiole et se déchire.
Tout profit, évidemment, pour les extrêmes.
Qui s'engouffrent résolument dans la brèche.
Au grand dam des démocrates
Dont le député socialiste français Malek Boutih.
Extrait de son rapport...




Le développement de formes d’action alternatives aux mouvements sociaux traditionnels, l’usage de la violence dans les manifestations et la radicalisation de certains discours politiques traduisent l’affaiblissement des mécanismes démocratiques de régulation et de règlement des conflits. 
La radicalité politique s’exprime à travers des mouvements très variés, aux valeurs parfois opposées, mais qui partagent le rejet de la démocratie représentative. 
En cela, les groupes radicaux, certes minoritaires, sont le symptôme d’une crise politique profonde, confirmée à chaque élection par les taux d’abstention très élevés.

En passant en revue rapidement les nouvelles formes de radicalité, il apparaît nettement que le radicalisme islamiste est aujourd’hui le plus dangereux, du point de vue de son emprise et des failles qu’il creuse au sein de notre société. 
Néanmoins, l’implantation de l’extrême-droite dans le paysage politique, et notamment son audience auprès de la jeunesse, est également très préoccupante car facteur de division et de délitement de la cohésion nationale.


Défiance envers la démocratie 

Nouvelles formes de lutte 

Dans le domaine de la contestation sociale, le début du XXIe siècle marque indéniablement un tournant avec la disparition des luttes sociales adossées aux idéologies révolutionnaires marxistes qui ont structuré des générations de militants.
L’ultra-gauche n’a pas disparu mais ses combats et ses modes d’organisation ont changé de nature.

Plutôt qu’à des organisations militantes structurées, on a affaire aujourd’hui à des groupes d’individus autonomes, à la recherche d’actions directes.
Constellations, ouvrage collectif paru en 2014, témoigne de l’émergence de modalités d’action alternatives en retraçant les luttes «alter» depuis 2000. 
Ces mouvements sont liés à des projets spécifiques ou à une revendication précise (le mouvement Génération Précaire qui défendait les stagiaires et précaires ou Don Quichotte sur le logement par exemple) menés par des communautés protéiformes réinventant les outils révolutionnaires. 
On y trouve le récit des squats organisés dans les villes ou à la campagne, des expériences de jardins communautaires, des actions de soutien aux sans-papiers… 
De multiples initiatives qui ne s’inscrivent pas nécessairement dans un projet de grand bouleversement, de «grand soir», mais participent plutôt d’une volonté de s’ancrer et de se réapproprier le territoire.

L’une des caractéristiques de ces luttes, qui les distingue des mouvements sociaux traditionnels, est leur capacité à «s’organiser sans organisation». 
Les Indignados ou les occupants de Wall Street par exemple revendiquaient le fait d’être «apolitique» et «sans-chef». 
On retrouve ce principe d’autogestion dans le fonctionnement des Zones à Défendre (ZAD) qui illustrent sûrement le mieux ces nouvelles formes de mobilisation. 
La première est née à Notre-Dame-des-Landes en 2012 pour contester le projet d’aéroport qualifié de «Grand Projet Imposé Inutile», elle rassemble des profils divers, écologistes, décroissants, anarcho-autonomes… autour de la volonté de construire un mode de vie collectif alternatif à la société de consommation. 
La primauté du combat local, la méfiance vis-à-vis des médias, les modes d’organisation informels et collaboratifs, le mépris des forces de l’ordre, sont autant de traits qui distinguent les zadistes de leurs aînés militants. 
Certains font d’ailleurs débat chez les théoriciens révolutionnaires contemporains qui s’interrogent sur les débouchés potentiels de ces mobilisations ainsi que sur la nécessité de globaliser les combats et d’y associer d’autres pans de la société.

Dans un autre registre, le développement des Anonymous s’inscrit dans cette même recherche d’action directe et de nouveaux outils de contestation.

Violence et «radicalité antisystème» assumées

D’autre part, depuis quelques années, des groupes radicaux revendiquent l’usage de la violence dans les manifestations. 
La radicalité antisystème est assumée, l’action directe devient une finalité en soi et la violence prend la place du discours politique.

Les Black Blocs, pour qui «frapper un flic, ce n’est pas de la violence, mais de la vengeance» contre des institutions illégitimes, s’inscrivent dans cette logique. 
Apparus en 1999 lors du sommet de l’OMC à Seattle, 
. ils sont à l’origine de pillages et de dégradations en marge des manifestations, 
. ils recherchent sciemment l’affrontement avec les forces de l’ordre,
. et surtout, ils n’ont pas d’autre existence que ces manifestations brutales et ponctuelles. 
A l’extrême-gauche comme à l’extrême-droite, plusieurs groupuscules recourent ainsi à la violence. 
Cela a conduit à la mort d’un militant, Clément Méric, en juin 2013, lors d’une rixe contre des jeunes nationalistes révolutionnaires, ou encore aux violences commises en marge des manifestations de la Manif pour Tous.

Et sans que cela ne relève tout-à-fait de la même logique, puisque ce n’est pas le fait de groupes plus ou moins organisés, la profanation du cimetière juif de Sarre Union ou le projet d’attentat contre une mosquée de jeunes du lycée militaire de Montbonnot-Saint-Martin (Isère) sont symptomatiques du niveau de violence dont est capable la jeunesse et de sa banalisation.

Radicalisation politique


Enfin, l’extrême-droite se radicalise, non pas tant dans ses actes que dans son discours. 
On observe un double mouvement: 
. la banalisation et l’institutionnalisation politique d’une part, 
. l’affirmation des identitaires comme tête de pont dans la société d’autre part.

Ces dernières années, l’extrême-droites’est installée dans le paysage politique français au gré de ses victoires électorales. 
Elle a acquis une forme de respectabilité qui permet désormais à ses électeurs et ses partisans de s’afficher publiquement, ce qui est une nouveauté.
Elle est même devenue la première force politique chez les moins de 35 ans: 30 % d'entre eux ont en effet voté pour les candidats du Rassemblement Bleu Marine aux élections européennes de 2014. 
Cette ascension traduit la banalisation de ses idées dans la société qui se manifeste également par la multiplication des insultes racistes ou homophobes assumées par leurs auteurs dans l’espace public.

Quant au mouvement des identitaires, il dépoussière en quelque sorte l’image de l’extrême-droite en adoptant des outils modernes (ils sont très présents sur internet) et en s’investissant par exemple dans la création de groupes musicaux. 
Le Bloc Identitaire s’est fait connaître en créant du buzz avec ses apéros «saucisson-pinard » par exemple, et on ne compte plus les sites d’information comme «fdesouche.com» (français de souche) qui distillent, sous couvert d’une information objective, 
. des idées réactionnaires, 
. des arguments contre l’immigration et l’islam. 
A cet égard, le lissage des discours électoraux ne doit pas occulter la radicalité du projet politique. 
Fermer les frontières et sortir de l’euro, cesser d’accueillir des immigrés sur notre territoire, stigmatiser les musulmans, retirer la possibilité de se marier aux couples homosexuels, envisager, même par le biais d’un référendum, de rétablir la peine de mort...: toutes ces propositions de l’extrême-droite sont d’une violence symbolique extrêmement forte pour une grande partie de la communauté nationale.

En dehors de l’émergence des identitaires (qui s’appuient sur un discours banalisé dans la société française et disposent des soutiens nécessaires pour s’installer dans la durée, comme une sorte d’avant-garde de l’extrême-droite), on note que les groupes radicaux tels que les Black Blocks ou les antifascistes ne cherchent pas à se constituer comme des entités structurées et stables. 
Au contraire, il s’agit plutôt de nébuleuses, de regroupements ponctuels liés à un événement. 

Ces différentes formes de radicalisation semblent contenues par les services de police et de renseignement. 
Qu’il s’agisse de l’ultra-droite ou de l’ultra-gauche, les effectifs sont peu nombreux et les actions restent classiques, des occupations de chantier notamment. 
Pour y faire face, les autorités ont des moyens adaptés et bénéficient d’un savoir-faire éprouvé en matière de maintien de l’ordre.
Quant aux mouvances anarcho-autonomes, leur nature même, très désorganisée, incite à croire qu’ils ne représentent pas une menace réelle dans l’immédiat.

Ce que l’on retient surtout, c’est l’investissement des sujets environnementaux et des enjeux de territoire par l’ultra-gauche, comme point de départ de la contestation du système démocratique et de la construction de modes de vie collectifs alternatifs. 
Compte tenu de la sensibilité des questions environnementales dans la société et chez les jeunes en particulier, l’hypothèse de la multiplication dans les années à venir de sites de ZAD et de réaliste et projets d’aménagement contestés est, par là même, préoccupante.


Djihadisme, l’hybride politico-religieux 

La révolution convertie à l’islam

Le succès du fondamentalisme religieux auquel souscrivent des milliers de personnes y compris dans les sociétés les plus développées ne cesse d’interroger les observateurs. 
Comment à l’ère du numérique, de la modernité débordante, peut-on adhérer à des idéologies présentées comme relativement primaires et sans fondement théologique solide?

L’émergence de l’islamisme radical et particulièrement du djihadisme n’ont pas été perçues immédiatement par nos sociétés démocratiques comme un réel danger. 
Les pays concernés au Maghreb, au Moyen-Orient ou en Asie du Sud-Est partageaient des points communs: 
. pas ou peu démocratiques, 
. un niveau de développement faible, 
. des disparités sociales extrêmes, 
. un système éducatif primaire,
. une absence de séparation entre religion et Etat, voire une religion portée par l’Etat lui-même. 
Ces caractéristiques permettaient de comprendre, si ce n’est la forme, du moins les raisons des actes de rébellion contre les autorités et institutions de ces pays. 
Si la diatribe révolutionnaire iranienne a dans un premier temps inquiété, l’image plutôt sympathique du peshmerga afghan luttant contre les hélicoptères soviétiques aux cris d’«allah akbar» a détourné l’attention du phénomène naissant. 

Présenté avant tout comme un phénomène sectaire (déjà!), l’islamisme révolutionnaire iranien marque en réalité la naissance d’un nouveau syncrétisme, celui du fait totalitaire religieux et de la contestation politique révolutionnaire. 
Dès lors, l’islam n’est plus uniquement un fait religieux, mais est revendiqué comme un fait politique. 
De tels mouvements ont eu lieu au sein des églises chrétiennes, le plus connu étant la «théologie de la libération», mais le fait religieux et l’acte politique restaient séparés alors que le projet politique passait toujours par l’alliance avec d’autres forces autour d’idéaux démocratiques ou sociaux. 
Aussi, si l’idéologie islamiste est souvent datée du début du XXème siècle (avec la pensée des Frères musulmans), la révolution iranienne reste l’acte politique majeur et réalisé qui va influencer d’abord les pays musulmans, puis le reste du monde, et ce dans un projet assumé de révolution radicale et mondiale. 
Des attentats du 11 septembre à l’émergence de Daesh, c’est le même processus qui se développe. 

Crise politique et radicalité 

Au cœur du processus à l’œuvre, on retrouve une constante. 
L’expression politique radicale, le basculement dans la violence, se fait toujours quand apparaît une double impasse politique. 
«Ni Est ni Ouest, Dieu», proclament les banderoles islamistes. 
Quand les forces politiques progressistes et les forces conservatrices se retrouvent renvoyées dos à dos, la solution la plus aboutie radicalement parlant peut se développer. Dans les pays musulmans et avec beaucoup de facilité, l’islamisme radical s’est imposé. 
Dans les pays non musulmans, d’autres forces de radicalité voient le jour, souvent à caractère nationaliste et xénophobe dans les pays les plus fragiles démocratiquement. 
Au cœur même des pays les plus avancés, ces tendances s’expriment: 
. poussée électorale fulgurante ou durable de l’extrême-droite, 
. émergence d’une gauche «révolutionnaire» parfois victorieuse aux élections comme en Grèce, 
. organisations clandestines de contestation symbolique violente tel les Black Blocks, . multiplication des actions de blocage, d’occupation de lieux publics, 
. création de Zones à Défendre (ZAD), 
. résurgence des théories révolutionnaires et anarchistes violentes…

Pour comprendre ce désir d’action directe, de destruction du système, qui semble exclure tout mot d’ordre intermédiaire, il faut rappeler l’effondrement des forces de contestation traditionnelles. 
Les idéologies et les structures d’encadrement qui canalisaient auparavant les volontés de transformation sont disqualifiées.
Dès lors, le champ est libre pour les extrêmes.

République momifiée 

De tels phénomènes sont présents depuis longtemps dans notre pays. 
La crise des «bonnets rouges» en Bretagne, par exemple, illustrait les risques de déchirement qui menacent notre nation. 
L’appréciation politique du danger pour l’équilibre de la société de telle ou telle forme de radicalité ne fait pas consensus dans notre pays. 
Certains trouvent normal d’occuper de force un territoire, d’affronter les forces de l’ordre, de prendre le risque de blessures graves et de victimes car la cause serait juste. 
D’autres comprennent l’expression de violences homophobes, de menaces sur les élus, de refus de l’autorité, parce qu’ils partagent le point de vue de leurs auteurs.

Le consensus républicain s’est effiloché pour devenir un decorum, respecté, fêté, solennisé. 
La République Française semble être une expression historique, souvent nostalgique, pour les forces politiques françaises. 
Le changement de paradigme de la société mondialisée, l’intégration européenne actuelle, la mondialisation économique agissent comme des «normalisateurs» de la société française, de la même façon que pour les autres nations qui nous entourent. 

La République se distingue des autres modèles démocratiques parce qu’elle constitue la nation autour d’un projet collectif émancipateur tel qu’il fut rappelé par le Conseil National de la Résistance
Résumer la crise française aux difficultés économiques est réducteur; les faits politiques de ces dernières années le prouvent, en particulier l’élection présidentielle de 2002.

En définitive, la crise politique est déterminante, y compris dans la persistance de nos difficultés sociales et économiques. 
Sans projet collectif puissant, notre pays est soumis aux forces centrifuges du monde, aux intérêts divergents de groupes et d’individus. 
De fait, la France est affaiblie. 
Nos institutions sont de plus en plus contestées, l’action publique bloquée, la morale citoyenne reléguée derrière l’esprit de communauté, de territoire, voire les valeurs consuméristes. 
Dans un jeu de faux-semblant, les références nationales, nos symboles, notre drapeau sont de plus en plus présents, alors même qu’au cœur de la société ce qui nous unit s’étiole et se déchire.

La crise française est une vieille connaissance. 
On en parle depuis tellement longtemps que chacun a fini par se lasser et par s’adapter de gré ou de force aux nouvelles réalités qui s’imposent. 
La déstructuration sociale a atteint un stade critique, mais surtout une double fracture territoriale s’est produite ces dernières années... 
. D’abord dans les zones rurales où la fin de l’Etat providence, la rationalisation des politiques publiques et la désindustrialisation ont rompu un continuum républicain. 
Avoir 20 ans dans certains territoires, c’est se sentir enfermé et sans perspective; pour les plus âgés, c’est attendre son tour, celui où touts’effondre, où plus rien n’est comme avant.
. L’autre fracture, c’est celle des banlieues des pôles urbains. 
Comment douter de leur «explosivité»? 
Misère aux portes des richesses, déstructuration des forces sociales traditionnelles, concentration des populations étrangères ou des « minorités visibles»… 
Les émeutes de 2005, par leur durée et par leur ampleur, suffisent pour décrire cette fracture républicaine. 
La France rurale, territoire symbole de la droite? 
Les quartiers populaires, étendards de la gauche? 
Une double fracture.
Un double échec.
Qui rassemble les conditions d’émergence de la radicalité politique.

Islamisme vs fascisme 

Dans la diversité radicale du paysage français, deux forces semblent avoir pris l’ascendant.
L’extrême-droite a atteint en France un niveau historique ces dernières années, lors des différentes élections. 
Dans de nombreuses régions, des nébuleuses de groupes violents d’extrême-droite apparaissent, même si à ce jour ils restent à l’état groupusculaire.

La radicalité islamiste est elle aussi dans un mouvement ascendant au sein de notre société. 
Au-delà des chiffres officiels des départs vers le théâtre de guerre (457 français sont actuellement en Syrie et en Irak, 320 sont en transit et 521 projettent de s’y rendre), il faut prendre en compte l’organisation de réseaux sur le territoire et surtout l’influence croissante des djihadistes sur une partie de la population. 
Si la résurgence et l’attractivité de l’extrême-droite est relativement bien analysée, l’implantation et l’adhésion des jeunes de notre pays au djihadisme surprennent. 
Pourquoi? 
Tout part de l’a priori religieux sur ce phénomène. 
La religion joue son rôle, les musulmans sont particulièrement visés par cette idéologie et les auteurs des différents attentats ou crimes sur notre territoire le démontrent. 
Pourtant, les djihadistes de la nouvelle génération ne viennent pas que des banlieues.
Nombre d’entre eux ne sont pas issus de culture ou de famille musulmane (près de 30 %) et ne correspondent pas aux profils d’individus fragiles psychologiquement ou d’adolescents en rupture. 
La diversité des recrues du djihadisme s’élargit sans cesse. 
Ni musulmanes, ni fragiles, ni en crise d’adolescence, les nouvelles recrues marquent par leur profil la nouvelle dimension de cette radicalité: sa dimension politique. 

Face aux autres offres radicales qui visent la jeunesse, le djihadisme a une longueur d’avance aussi bien dans sa dimension politique que théorique. 
Bénéficiant de territoires, de pays conquis, d’une zone de guerre contrôlée, cette force a acquis une expérience et des moyens puissants et revendique maintenant le statut d’Etat. 
C’est une chose de proclamer l’action directe, c’en est une autre de la réaliser, surtout à grande échelle. 
Pour un jeune homme ou une jeune femme assoiffée d’action, le djihad serait l’évidence. 
Il ne s’agit pas simplement d’assouvir réellement des pulsions meurtrières ou des envies de guerre. 
La dimension théorique du djihad est la plus complète 
. dans son rejet de la démocratie, 
. dans la désignation de responsables à abattre,
. dans l’affirmation d’un contre modèle total. 
Au creux de l’offre idéologique des forces politiques traditionnelles, le djihad propose des explications et une solution globales. 

Théorie du complot 

Au cœur des radicalités de différentes natures, on trouve toujours la propagande, le discours et la manipulation. 
Tous les mouvements et regroupements qui prônent la violence comme forme d’action ont besoin de la justifier et d’amener les individus qu’ils manipulent à ne pas avoir d’autre choix que le passage à l’acte. 
Evidemment, le vecteur essentiel de cette action psychologique est internet mais pas seulement. 
Ouvrages, article de presse, rumeurs, chaînes de SMS…: par capillarité, de multiples moyens s’entrecroisent pour rendre efficace le «bourrage de crâne». 
Et dans ce domaine, l’extrême-droite et les islamistes radicaux sont en pointe. 

La particularité de ces deux radicalités repose sur leur capacité à relayer leur vision du monde par l’ensemble de leurs membres et sympathisants de manière à faire croire à l’objectivité de leur point de vue. 
Ces mouvements ont des outils identifiés de communication et expriment par voie certifiée leurs positions. 
Pourtant, conscients du rejet a priori des idéologies, ils prennent soin de diffuser l’essentiel de leur message par les rumeurs, les fausses informations, les montages et autres manipulations d’images.

L’efficacité de leur technique de manipulation repose sur deux éléments... 

. Le premier, c’est la défiance de plus en plus forte de la population, et des jeunes en particulier, vis-à-vis des médias installés et plus encore de la parole de l’autorité publique.
Quand, en chœur, journaux et responsables dénoncent la «théorie du complot», les nouveaux manipulateurs leur retournent l’argument. 
Le recours outrancier aux techniques de communication pour justifier l’action de certains états et en particulier des Etats-Unis finit par se retourner contre ses utilisateurs. 
Ainsi, l’accès aux archives textuelles et visuelles et la possibilité de les diffuser massivement brisent les codes de la manipulation. 
Il suffit pour un jeune de voir quelques images sur la guerre en Irak menée par les Etats-Unis pour être «accroché» d’abord au doute, puis lentement à la conviction que tout le monde ment et que la vérité est ailleurs. 
La preuve de la présence d’armes de destruction massive «bidonnée» à l’ONU, la fille d’un ambassadeur koweïtien présentée comme une jeune réfugiée...: autant d'actes de «communication maîtrisée» qui ont fourni des arguments pour décrédibiliser la parole des démocraties et celle des médias qui l’ont relayée.
Les organisations islamistes sont dans ce domaine les plus outillées, les plus pointues dans leurs techniques de déconstruction du discours des autorités. 

. La seconde technique repose sur le relais par la population elle-même de leur idéologie. 
Tout dans leur action porte vers cet objectif : travailler en profondeur les populations, semer le doute, lever une contre opinion pour agir efficacement et à long terme. 
Dans cette logique, la forme particulière des attentats, volontairement spectaculaire (New York, Madrid, Londres, Paris…), constitue un déclencheur puissant de leur manipulation. 
En choquant les opinions, en créant un trouble chez les autorités (perceptible  le 11 septembre dans l’image du président américain), l’objectif est de briser le cycle classique de  l’information de masse, de percuter les esprits les plus faibles et d’inciter les individus eux-mêmes à rechercher une autre explication. 
Si les adultes plus expérimentés en restent souvent au stade du doute, les jeunes, eux, deviennent très vite les relais de la propagande, par l’intermédiaire de la rumeur et de la circulation d’images, de textes qui, pour être parfois grossièrement manipulés, n'en impactent pas moins fortement. 

Les techniques de propagande ne servent donc pas qu'à justifier les actes des radicaux islamistes.
Ils visent par ailleurs à construire et à renforcer une vision binaire du bien et du mal.
Et aussi à déconstruire tout ce qui créerait un doute à leur égard.
Aussi, à la suite des attentats de janvier 2015, c’est autour des images du véhicule des frères Kouachi que l’opération de désinformation s’est organisée. 
L’affaire des rétroviseurs de différentes couleurs, qui semblait si simpliste aux yeux des médias, avait un but précis: semer le doute sur le meurtre du policier Ahmed Merabet. 
Pourquoi?
S’agissant d’un policier français, musulman, se sacrifiant pour sa mission et exécuté sans défense, cet acte risquait de nuire à leur image de «justicier». 
Autant la tuerie à Charlie Hebdo que les crimes de l’Hyper Cacher sont assumés, autant ces images du policier à terre leur posaient problème.
C’est donc sur cet événement que l’action de propagande s’est concentrée. 
Si elle paraissait grossière dans un premier temps, elle n'en a pas moins fait son chemin, réussissant à instiller le doute dans l’esprit de certains individus: à moyen ou à long terme, le meurtre pourrait être remis en question. 
Aucun site islamiste, aucune expression de ce mouvement ne reviendra sur ce fait; c’est au cœur de la population et dans la jeunesse que la propagande continuera de prospérer, sous forme de rumeurs et de fausses affirmations.
Ce qu’il est convenu de nommer «théorie du complot» n’est donc qu’un outil de la guerre de l’information que mènent les forces islamistes radicales. 
Le désemparement des médias et des autorités face à ce discours démontre simplement qu’à ce jour les techniques et l’expérience de ces mouvements sont redoutables de modernité et d’efficacité.
Ce n’est pas l’outil internet en soi qui est à l’origine de la puissance de la propagande des djihadistes, mais leur maîtrise de cet outil, leur connaissance des phénomènes d’opinion et leur usage de la «neutralité» du net. (1)


Malek Boutih


(1) Extrait de «Génération radicale», rapport du député (socialiste français) de l'Essonne Malek Boutih sur le djihadisme, juin 2015, pp.22 à 28. Pour un résumé du document complet, on se référera par exemple à Lombard-Latune Marie-Amélie, Djihadisme: le cri d'alarme de Malek Boutih. in Le Figaro, 02 juillet 2015. On consultera avantageusement, par ailleurs, les interviews du «Colloque international sur le djihadisme» («Ressources idéologiques, intellectuelles et économiques du djihadisme») organisé du 31 mai au 2 juin 2016 par la fondation «Maison des Sciences de l'Homme» (Université Libre de Bruxelles).